« La taxonomie ESEF doit combler l’écart entre ratios comptables et financiers »

Entretien avec Nicolas d’Hautefeuille, membre du Comité ESEF multi-métiers* mis en place par Labrador, Co-président de la commission des émetteurs de la Sfaf et Managing director global head of innovation and strategic advisory chez CA CIB.

 Quelle est votre expérience d’utilisateur de l’information digitale (XBRL) ?

La transition digitale est un défi que l’Europe se doit d’affronter ; le but de la SFAF est d’aider les régulateurs à trouver le juste équilibre dans la transposition aux émetteurs de la régulation XBRL de la SEC. La régulation de l’ESMA va au-delà d’une simple transposition de celle de la SEC (ie audit + rapport iXBRL). Mais plus encore qu’une discussion technique sur la régulation, c’est une vision sur le rapport coût pour les émetteurs / bénéfice pour les utilisateurs qui doit encore être clarifiée par la Commission : en effet, la SEC ne fournit que peu d’informations sur l’utilisation réelle de cette « big data ». Cette opacité pose la question de l’étude d’impact prévue par la directive. Par ailleurs, le codage des données comptables en langage informatique (ie ESEF Europe Single Electronic Format pour l’Europe) ne produira que des données brutes (raw data) ; celles-ci ne peuvent être exploitées, par construction, que par des logiciels puissants assurant leur transformation en ratios financiers. L’absence de data provider européen pose la question de la souveraineté digitale de l’Europe.

« Il y a un risque de transfert des compétences dans le traitement comptable des brokers vers les grands data providers »

Que va changer à court terme et à long terme l’arrivée de l’ESEF dans votre métier et votre quotidien ? Est-ce que ce nouveau format ne fait pas la part belle à l’intelligence artificielle / data au détriment de l’expertise et l’intelligence humaines ?


XBRL / ESEF génère le risque à terme de déposséder l’émetteur de sa capacité de discuter avec les analystes de la pertinence de leurs ajustements : XBRL / ESEF risque de transférer les compétences pour le retraitement des données comptables des brokers vers les grands data providers. La culture de la SFAF diffère de celle du CFA par une plus grande expertise comptable pour rendre comparable les ratios au sein d’un même secteur. C’est l’étape essentielle pour faire converger le prix et la valeur, condition sine qua non de la stabilité financière.

« Je m’inquiète de l’opacité dont fait preuve l’IASB dans la construction de sa taxonomie »

L’industrialisation des bases de données financières ne constituera un progrès que si elle assure une meilleure comparabilité des ratios tout en réduisant les coûts opérationnels pour les analystes. Cependant, je m’inquiète de l’opacité dont fait preuve l’IASB dans la construction de sa taxonomie ; cet enjeu est d’autant plus structurant que contrairement aux normes comptables françaises, les normes IASB ne définissent pas de soldes. Le but de la commission des émetteurs de la SFAF est de créer un forum pour que les entreprises se concertent avec les analystes afin de construire des « meilleures pratiques ». Cet échange est déjà institutionnalisé au Royaume Uni par le financial lab qui se fixe comme objectif de rendre le scoring « clear and simple » ; cette convergence entre communication comptable et financière est le cœur du projet fondateur de l’IASB : better communication : plus de comparabilité pour plus de pertinence ! Jean-Claude Trichet nous fait l’honneur de présider une conférence organisée par la SFAF, l’AFEP, l’AFTE en partenariat avec le cabinet JPA International qui se tiendra le 1er octobre à la FBF : vos lecteurs sont les bienvenus !

« Le vrai progrès, c’est de permettre aux entreprises européennes de se doter de l’expertise nécessaire pour modéliser le lien entre gestion du bilan et valeur d’entreprise »

Est-ce que cela va permettre aux valeurs françaises et européennes d’attirer plus facilement des investisseurs internationaux ?


La réponse est oui si la taxonomie ESEF comble l’écart qui se creuse entre ratios comptables et financiers ; la nouvelle norme IFRS 16 rendra très complexe le calcul du DCF et de l’interest cover. Si les informations financières sont codifiées par une taxonomie homogène au sein d’un même secteur, la transition digitale permettra de rendre systématique le back testing basé sur une logique de data science : ce progrès a déjà conduit les agences de notation à rendre leur méthodologie plus transparente, dans le cadre du contrôle exercé par l’ESMA. En revanche, si les données ne sont pas homogènes, elles ne seront exploitables que par l’intelligence artificielle (IA), sur la base de régression linéaire. Le risque serait alors que la valorisation des entreprises européennes devienne plus faible que celles de leurs comparables américains. C’est déjà le cas pour certains secteurs si l’on se réfère au ratio valeur d’entreprise sur chiffre d’affaires, qui peut servir de baromètre de la valeur, puisque IFRS 15 est la seule norme qui assure une convergence entre IFRS et US GAAP.

Décrivez nous le rapport ESEF de vos rêves dans 10 ans ?


Pour certains, la révolution digitale permettra à terme le remplacement d’une information réglementée périodique par une information « en continu ». Mais le vrai progrès, c’est de permettre aux entreprises européennes de se doter de l’expertise nécessaire, comme le font les américains, pour modéliser le lien entre gestion du bilan et valeur d’entreprise.

Propos recueillis par Beñat Caujolle

Notes :

  • SAVE THE DATE : La SFAF organise une conférence« La communication comptable et financière à l’heure de la digitalisation : défis et enjeux? » le 1er octobre à 17h à la FDF. Invitation par ici !
  • Cet article ne reflète que l’opinion personnelle de Nicolas d’Hautefeuille ; elle n’engage ni la SFAF, ni CA CIB.
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2019-11-15T16:28:57+01:00septembre 12th, 2019|